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Nouvelle · Le Courrier · 27 octobre 2025

Luigi

par Lise Favre

Fac-similé de la page « Luigi » parue dans Le Courrier, rubrique Inédit — Littérature suisse, 27 octobre 2025.
Fac-similé — Le Courrier, 27 octobre 2025

De la fenêtre de sa chambre, Émilie observa l'arrivée du camion des pompiers. Apparemment un court-circuit avait déclenché un début d'incendie dans la cuisine. Pas étonnant : les installations étaient désuètes, l'entretien minimal. À quoi bon avoir des équipements flambant neufs dans un établissement dont les résidents n'étaient, c'est le moins qu'on puisse dire, pas vraiment neufs ? De vénérables témoins du passé aux yeux des uns, de vieux déchets entassés dans un mouroir pour les autres. Depuis qu'elle souffrait d'une sale bronchite persistante, que les antibiotiques n'arrivaient pas à guérir, Émilie n'en pouvait plus. Manger dans sa chambre, porter le masque dès qu'elle pointait le nez dans les couloirs, être interdite de caféteria, toutes les obligations qu'on lui imposait sous prétexte de contagion n'étaient rien au regard de la séparation d'avec Annie. Sa petite chérie, sa filleule adorée, elle ne l'avait pas vue depuis le début de sa maladie et l'interdiction des visites jusqu'à sa guérison.

Le placement dans cette maison de retraite jurassienne lui avait été dur à supporter. Elle se rendait compte qu'elle n'était plus en mesure de vivre toute seule, que les gestes du quotidien devenaient de plus en plus difficiles, qu'elle hésitait à grimper sur une chaise pour attraper un vase à fleurs en haut de l'armoire. Enjamber la baignoire devenait une épreuve. Dans sa petite maison de garde-barrière, isolée au bord d'une ligne de chemin de fer désaffectée, elle savait que les secours seraient longs à venir si elle se cassait le col du fémur en tombant dans l'escalier. Alors elle s'était résignée. C'était la raison et Émilie s'était toujours efforcée d'être rationnelle. Mais cette décision n'en était pas moins pénible à assumer. Depuis sa bronchite et le cortège de restrictions qui l'accompagnait, elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir s'évader, même quelques heures.

S'évader ? Mais comment ? Elle avait donné sa voiture à Annie ; d'ailleurs on lui aurait probablement retiré le permis, vu son âge. Elle avait toujours aimé conduire, avait consacré une part non négligeable de ses salaires à acheter des voitures qui lui plaisaient. Rouges, de préférence. Au fil des années, elle avait eu plusieurs belles italiennes. Pour ne pas dépendre des garagistes qui lui disaient ce qu'ils voulaient — les femmes, c'est bien connu, ne comprennent rien à la mécanique —, elle avait appris par elle-même un certain nombre de gestes de base. Elle maîtrisait aussi le vocabulaire. Très important, le vocabulaire. Comme les marins, les garagistes ont le leur, qu'il faut connaître si on ne veut pas passer pour un amateur incompétent. Les mécaniciens la respectaient. Comme tout cela était loin…

Les pompiers ne revenaient pas. Pourtant on ne voyait plus de fumée. Peut-être, après avoir éteint le foyer, buvaient-ils le café avec le cuistot. Ils étaient arrivés en trombe, avaient sauté hors du camion avant de s'engouffrer dans le bâtiment. Émilie décida d'aller voir de plus près le véhicule. Elle sortit furtivement ; il n'y avait personne dans la cour. Le beau camion rouge était flambant neuf. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour examiner le tableau de bord. Un vrai Boeing. Le conducteur avait sans doute gardé la clé de contact dans sa poche. Non ! Il l'avait négligemment jetée sur le siège. C'en était trop. Émilie se hissa dans le camion, mit le contact, appuya sur le démarreur, et le moteur se mit en route. Ah, le doux bruit d'un moteur bien réglé ! D'abord intimidée par les dimensions du véhicule, Émilie prit rapidement de l'assurance. Elle fonça au hasard. Puis elle se demanda ce qu'elle allait faire de cette liberté qui, elle le sentait bien, serait provisoire. Aller voir Annie ? C'était son plus cher désir. Mais il était dix heures du matin ; Annie serait certainement au travail. Non, elle allait… Les lieux où elle avait vécu se trouvaient tous dans les environs. Elle allait retourner voir la maison de garde-barrière, l'école où elle avait enseigné, le café Chez Rose où elle avait rencontré Luigi. Le passé lui revenait par grandes bouffées. Elle s'efforça de calmer les battements de son cœur, de se concentrer sur la route. Au moins, avec son véhicule officiel, elle ne risquait pas de se faire arrêter par la maréchaussée.

La maison de garde-barrière était toute petite : deux pièces au rez-de-chaussée, un étage mansardé. Émilie y avait vécu pendant qu'elle était institutrice dans le village voisin. Elle aurait pu loger dans les bâtiments de l'école, mais elle n'y tenait pas. Son anticonformisme, son indépendance dérangeaient certains. « Bien sûr, elle est célibataire, elle fait ce qu'elle veut », disaient ses collègues derrière son dos. « Mais tout de même… » Et de cancaner sur ses tenues, sur ses voyages sac au dos, sur ses fréquentations. Il y avait eu des hommes, beaucoup d'hommes. Certains n'avaient fait qu'un passage éclair dans sa vie, d'autres avaient cru pouvoir se l'attacher durablement. Ils se trompaient. Rien n'était plus cher à Émilie que sa liberté. Jusqu'au jour où elle avait rencontré Luigi.

C'était Chez Rose, le café du village de son enfance. Elle aimait bien y retourner de temps à autre. Souvent elle y mangeait. Le gratin dauphinois de Rose était célèbre. Un jour qu'elle déjeunait seule à une table, un inconnu entra et lui demanda la permission de s'asseoir en face d'elle. Toutes les tables étant occupées, elle ne pouvait décemment pas refuser. D'ailleurs elle n'en avait pas envie. L'inconnu était grand, élancé, il avait des cheveux noirs épais comme un pelage. Des cils de fille ombrageaient ses yeux noirs. Il était d'une beauté renversante. Ses mains tachées de peinture, sa salopette blanche indiquaient sa profession sans qu'il fût besoin de poser des questions. Il entama aussitôt la conversation avec Émilie. Le repas terminé, ils partirent ensemble. Ils ne se quittèrent plus. Luigi vint s'installer dans la maison de garde-barrière. Il la repeignit de fond en comble, en rose avec des volets verts, répara tout ce qu'il y avait à réparer, cultiva un jardin potager derrière la maison et un parterre de fleurs autour du perron. Tous les soirs, en rentrant du travail, il emmenait Émilie faire le tour du jardin et lui faisait admirer les tomates qui mûrissaient, les giroflées qui répandaient leur parfum. Il avait planté un rosier grimpant qu'il palissait sur la clôture. Émilie lui disait qu'il avait la main verte ; ça le faisait rire. Il la prenait dans ses bras et l'embrassait dans le cou. Elle était heureuse.

Les années passèrent insensiblement. L'heure de la retraite approchait pour Émilie comme pour Luigi. Ils pourraient enfin s'installer ensemble dans le pays où il était né et qu'il avait quitté il y avait bien longtemps. Il lui en parlait souvent avec nostalgie. Les collines plantées d'oliviers, ponctuées de cyprès, les villages perchés, les fermes aux allures de manoir, il lui avait raconté tout cela comme un conte de fées, il lui avait montré, lors de leurs voyages de vacances, cette Toscane qu'il chérissait tant. Pourquoi ne pas aller y vivre ensemble ? Rien ne les retenait dans le Jura. Rien, sauf, pour Émilie, sa filleule Annie qu'elle aimait passionnément. Mais Annie avait grandi ; elle avait sa vie à elle, elle pouvait se passer de sa marraine. Elle viendrait les voir. Oui, décidément, il fallait partir. On chargerait à ras bord la voiture rouge, on prendrait la route du Sud.

Émilie arriva, presque sans s'en apercevoir, devant la petite maison. Comme elle avait changé depuis son départ, cinq ans auparavant ! Une balançoire, un toboggan en plastique, des jouets épars défiguraient la pelouse. Une haie de thuyas avait remplacé le rosier grimpant. Tempi passati, aurait dit Luigi. Pas plus qu'Émilie, il n'aurait aimé voir ce qu'était devenue la maison rose. Il n'était plus là pour le découvrir. Un jour — c'était l'été et le patron de Luigi accumulait les chantiers, faisant travailler ses ouvriers sans relâche —, le concierge de l'école était venu prévenir Émilie dans sa classe. Un malheur était arrivé. Luigi était tombé d'un échafaudage. Lui qui était agile comme un chat, il avait glissé. Émilie sentit que toute une part d'elle-même était morte avec lui.

Le café Chez Rose n'avait pas changé, sauf l'enseigne un peu décolorée par le temps. Rose n'était plus là, elle avait remis le café à un neveu qui tentait vaillamment de survivre à la concurrence des fast food fleurissant un peu partout. Émilie ne s'arrêta pas, à quoi bon ? Luigi n'était plus là pour s'asseoir en face d'elle comme cette première fois. Avec ses yeux noirs, ses cils de fille, ses mains tachées de peinture, elle le voyait dans sa mémoire comme si c'était hier.

Elle roula vers le village où se trouvait son ancienne école. La route longeait la rivière, large et profonde à cet endroit. Émilie donna un brusque coup de volant, appuya à fond sur l'accélérateur. Le camion descendit à vive allure la berge raide et s'enfonça dans l'eau jusqu'au toit. Quand on le renfloua, plusieurs heures plus tard, un léger sourire errait sur les lèvres glacées d'Émilie. Elle avait retrouvé Luigi.

« Luigi » a été inspiré à Lise Favre par un fait divers.

Paru dans Le Courrier, rubrique Littérature suisse, 27 octobre 2025.

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